Ou pourquoi je ne peux pas travailler en oncologie.
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| Une cellule cancéreuse |
Le cancer me fait peur
En tant que soignants, on a tous nos limites, en déplaise à certains.
La mienne c'est le
cancer. L'idée de travailler dans un
service d'oncologie m'angoisse au plus haut point.
La vérité, c'est que c'est le cancer en lui-même qui m'angoisse. Le moindre truc qui ne tourne pas rond chez moi ou l'un de mes proches et je m'imagine déjà une
tumeur grossissant sournoisement dans le corps, créant des métastases un petit peu partout.
Hypocondriaque me direz-vous ? Pas vraiment, je n'ai pas peur des autres maladies, je ne redoute pas les crises cardiaques, les AVC ou les scléroses en plaques. C'est uniquement cette saloperie de cancer que je n'arrive pas à apprivoiser parce que je sais en mon fort intérieur, qu'un jour ou l'autre il me tombera dessus. Je viens d'une famille où il fait des ravages, je le sens tapi dans mes gènes, je l'ai peut être transmis à mon enfant.
Alors non je ne peux pas travailler en oncologie. Je ne peux pas affronter chaque jour ce que je redoute le plus pour mes proches et pour moi. Je ne peux pas revivre perpétuellement des souvenirs douloureux. La maigreur, les vomissements provoqués par la chimio, la fatigue inexprimable, la douleur des métastases osseuses, mais surtout la tristesse du désespoir, l'angoisse de la mort plus que jamais matérialisée par ce crabe insidieux qui nous détruit toutes les heures un peu plus.
Non je ne peux vraiment pas travailler en oncologie. Je ne peux pas aider un patient à affronter cette terrible maladie alors que je n'arrive même pas à en appréhender l'idée sans être parcourue par un frisson glacé. Je peux prendre en charge un patient atteint de cancer dans un service de médecine ou de chirurgie. Mais prendre en charge uniquement des patients cancéreux, qui plus est dans un service dédié à cette maladie, non.
J'ai dit à une cadre de santé que je ne voulais pas travailler en oncologie. Elle m'a comme qui dirait envoyée sur les roses. Elle n'a pas cherché à comprendre pourquoi.
On soigne des patients pas des maladies. Certes, je ne peux pas la contredire.
Je soigne des patients. Un humain soigne des patients, un médicament des maladies. Un humain a des limites. Un soignant est un humain. Un soignant a des limites. Ma limite c'est le cancer.CQFD.
Les soignants face à leur représentation de la mort
" Heureusement que tout le monde n'est pas comme vous ! "
Tout le monde n'est pas comme moi, certains aiment l'oncologie et tant mieux. Je serai bien contente que des soignants qui aiment leur domaine s'occupent de moi quand j'y passerai. Mais tous les infirmiers ont peur d'un secteur en particulier.
Ce secteur est celui qui selon nos représentations personnelles, conscientes ou inconscientes, nous renvoi à notre propre mort. Nous demander de côtoyer quotidiennement notre propre mort revient à nous demander de faire corps avec elle, danser avec elle sur le chemin de la vie. C'est une hérésie, un non-sens, une absurdité qui peut faire des ravages si elle n'est pas détectée. Chez moi la représentation de la mort est simple, le raccourci d'une consternante banalité :
cancer = ma mort. Ce qui explique que paradoxalement, je ne sois pas rebutée par les services de soins palliatifs. Chez d'autre cette représentation est plus complexe, plus difficile à mettre en lumière et peut mettre le soignant qui ne fait pas les bons choix de carrière en danger.
Alors, non ne me forcez pas à travailler en oncologie, je ne suis pas prête, pas encore, je ne le serai peut-être jamais. Ne me mettez pas en avant les arguments de pluridisciplinarité, ne me culpabilisez pas de ne pas tendre la main aux cancéreux. Cette main moite et raidie par l'angoisse ne communiquerait rien d'autre que les profondeurs de mon impuissance. Non, ne me culpabilisez pas de connaître mes limites et de les respecter. Ne me montrez pas du doigt, car ce sont ces mêmes limites qui me font avancer, m'empêchent d'abandonner ce si joli métier, là où d'autres qui n'ont pas osé s'écouter ont fini par laisser tomber.